Rush Udem

Ce matin, le département de Littérature comparée de Montréal a été envahi par des dizaines de ballons noirs. Cette lettre a également été remise aux professeur-e-s du département.

Chers professeurs,
Chères professeures,

Nos tentatives de contrecarrer le projet de fusion des départements de Littérature comparée, de Littérature et langues modernes et d’Études anglaises ont échoué, vous le savez. Maintenant, ce que vous ignorez peut-être, c’est l’amertume avec laquelle nous avons dû constater cet échec. La grève contre l’austérité nous semble l’occasion de vous en faire part.

Le deuil que nous portons depuis l’annonce officielle de la fusion n’est pas uniquement celui de notre département. Bien évidemment, c’est pour lui que nous nous sommes mobilisé-e-s dans les derniers mois. Or, ultimement, il ne s’agit pas là de la plus grande perte. Ce qui fut pour nous le plus difficile à admettre dans toute cette affaire, c’est le constat de l’impossibilité d’une solidarité devant les décisions autoritaires des boss, à commencer par votre silence et l’absence radicale de réflexes politiques de votre part. On ne dit rien de nouveau ici ; tout le monde sait que l’isolement est la plus grande souffrance relative à la lutte. Certes, trois d’entre vous auront signé une pétition contre le projet de fusion : trois seulement auront dénoncé le processus anti-démocratique au moyen duquel ce projet fut mis en branle, trois seulement auront officiellement – bien que doucement – affirmé leur dissidence.

Devant cet échec à faire obstacle à la fusion – qui n’est, disons le une fois pour toutes, pas que le nôtre – surgissent nombre d’inquiétudes quant à la préservation de l’autonomie des disciplines et de ceux et celles qui les pratiquent. Permettez-nous de douter que les restructurations en cours donneront lieu à la création d’un milieu favorable à l’articulation et au déploiement de la pensée comparatiste. Les garanties que l’on nous jette d’en haut pour faire taire nos objections et amadouer notre colère ne sont en rien satisfaisantes ; elles ne peuvent être des réponses simplement parce qu’elles nous sont données par des gens qui n’entendent pas nos questions. À notre plus grand désarroi, vous avez été plusieurs à remâcher ce discours que l’on savait, vous tout autant que nous, mensonger et gestionnaire. Le processus anti-démocratique auquel nous avons assisté, pantois, et contre lequel si peu d’entre vous se sont levé-e-s, n’a fait qu’accentuer le fossé autoritaire qui nous sépare, bien évidemment de l’administration, mais de vous également.

Était-ce trop demandé, vraiment, que de s’attendre à pouvoir engager une lutte commune et solidaire ensemble devant l’annonce de la disparition de notre département ? Devons-nous comprendre, du fait de votre inertie, que le fait d’espérer que des professeur-e-s en lettres portent leur critique et leurs réflexions jusque dans le politique n’était que le symptôme de notre propre bêtise ? Nous osons penser que la vulnérabilité que l’on prête comme une chose nouvelle à notre
discipline est celle-là que vous avez pris le pari de défendre lorsque vous vous êtes engagé-e-s dans la pratique comparatiste. Si vous ne pouvez pas ou ne voulez pas tenir cette promesse, dites-nous : qui le fera à votre place ?

Ce qui est d’autant plus triste, c’est que nous déserterons ce département une fois nos formations complétées, que nous ne sommes que les défenseur-e-s temporaires de la littérature comparée à l’Université de Montréal et qu’ultimement, vous qui restez, en êtes les véritables gardien-ne-s. En ce sens, nous sommes navré-e-s de devoir vous dire que, dans les derniers mois, vous n’avez pas
fait votre job et que nous ne pouvons de ce fait envisager l’avenir de cette discipline qu’avec très peu d’espoir. Tout récemment, le département osait organiser, dans le plus total des silences quant au projet de fusion, une soirée mondaine pour célébrer son 25e anniversaire. Festin funèbre où l’on se flattait des succès et des bons coups, verre de vin à la main, et où nous fumes les seul-e-s – et ce contre la volonté de Simon Harel – à relever l’hypocrisie. Notre tristesse ce soir-là n’a eu d’égal que notre dégoût. Néanmoins, et contrairement à vous, nous avons tenté de mettre ces
sentiments en commun, d’en faire surgir quelque chose comme une parole et un geste politiques.

Or, ces tentatives ne peuvent augmenter en puissance que lorsqu’elles trouvent écho. Nous vous avons tendu la main et nous n’avons reçu rien d’autre en retour que votre silence. C’est ce silence qui donne sa saveur à notre amertume.

Si la grève nous semble l’occasion d’engager cette discussion avec vous, c’est que le projet de fusion est une conséquence directe des coupures dans les budgets des universités. Nous faisons la grève contre l’austérité et, conséquemment, contre toutes les restructurations en cours et à venir qui, malgré ce que l’on veut bien nous faire croire, transformeront de manière essentielle nos milieux et nos pratiques académiques. L’université change et elle change contre nous : nous refusons d’être les complices de cette métamorphose qui fragilise en premier lieu les lettres, les
arts et les sciences sociales.

Nous pensons pouvoir exiger de votre part un peu plus de courage que ce à quoi nous avons assisté dans les derniers mois. Si la littérature comparée se nourrit de ceux et celles qui la pratiquent, vous êtes en grande partie responsables de sa survie.

Solidairement malgré tout,

Le conseil de grève de l’AELCUM

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Classé dans Info-grève

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